lundi 24 janvier 2022

La révolution de la liberté

 
 


 

Décembre 1944

 

...Il y a vingt ans, le petit-bourgeois français refusait de laisser prendre ses empreintes digitales, formalité jusque-là réservée aux forçats. Oh oui, je sais ! Vous vous dites que ce sont là des bagatelles. Mais l'homme de mon pays, l'homme de l'ancienne France attachait à ces bagatelles une importance énorme. Chaque citoyen, chaque corporation, chaque état, chaque confrérie, chaque ville et presque chaque village, avait ses privilèges et les maintenait coûte que coûte.  Durant des siècles, pas un homme de police n'eût franchi le seuil inviolable de l'Université de Paris sans être massacré  par les étudiants. (...)

 

Tandis que j'écris ces lignes, quelques centaines d'hommes dont les noms sont ignorés du public mais la puissance presque sans bornes, réunis par groupes dans de somptueux bureaux standards, discutent entre eux les ressources de chaque nation en fer, en cuivre, en manganèse, en phosphates, en pétrole, et se croient capables de fixer, en dernier ressort, appuyés sur leurs statistiques,  la destinée du genre humain.

J'ai bien le droit d'établir des statistiques, moi aussi. Je me demande quel est le pays où l'on trouve, sinon le plus d'hommes libres, du moins le plus d'hommes héréditairement et traditionnellement attachés non à l'idée vague, rhétorique ou juridique de la liberté - comme un philosophe déiste au concept de l'Être suprême inaccessible et inconnaissable -mais à leurs libertés, à leurs droits, si humbles qu'on les suppose, à leurs droits, à leur dignité !

Car pour qu'un homme puisse se dire libre, il importe absolument qu'il ait fait de la Liberté son point d'honneur. Un homme  d 'honneur peut se passer de radio, de cinéma, d'auto, de frigidaire, mais il ne peut se passer d'honneur. Il refuse de céder la plus petite parcelle de son honneur, c'est-à-dire de ses libertés légitimes.

Un homme d'honneur peut très bien mourir par point d'honneur - pour une raison en apparence futile. Elle n'est futile que pour les imbéciles. Un imbécile en effet est seul capable de se demander sérieusement si le simple geste esquissé d'un soufflet doit être considéré comme moins insultant qu'un coup de pied au derrière.

 Lorsqu'on comprend cela, on est beaucoup moins tenté de rire  du brave bourgeois français qui refuse de laisser prendre ses empreintes digitales. Il avait parfaitement le droit de se demander si l'on s'en tiendrait là, si on ne finirait pas par lui imprimer au fer rouge un numéro sur la cuisse, afin de faciliter le travail des fonctionnaires. Et d'ailleurs les raisons pour lesquelles on justifie la première mesure, serviraient aussi pour la seconde. Elles serviraient pour beaucoup d'autres, elles serviraient presque à l'infini. 

L'erreur commune est de se dire, à chaque nouvelle restriction : "Après tout, ce n'est qu'une liberté qu'on me demande. Lorsqu'on se permettra d'exiger ma liberté toute entière, je protesterai avec indignation !" 

Il y a ainsi des femmes qui se croient en sûreté auprès d'un homme parce qu'il ne leur a pas encore demandé franchement de coucher avec elles.  Il ne le leur demandera jamais. Elles auront couché avec lui bien avant qu'il le leur ait demandé.

.

Georges Bernanos

 "La France contre les robots"

.

Chapitre : 

"La révolution de la liberté"

.




Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire