mercredi 16 août 2017

La chanson des âges perdus



Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies

Une fenêtre qui s'ouvrirait
un enfant qui sourirait
un coin du coeur qui s'enfoncerait
dans Ta grande vague
qui coulerait là
comme à jamais

Il y a quelque chose qui manque
qui manque tant
dans nos vies
Un quelque chose qui est pour toujours
qui comble chaque heure
comme une musique connue
comme une douceur perdue
et retrouvée dans cet instant

Il y a quelque chose qui crie
qui crie tant
dans nos vies

Quelque chose qui n'est pas là
et qui troue nos vies
d'une peine sans nom,
d'un appel si vieux
qu'il est comme toutes les peines
du monde
d'un appel si chaud
qu'il est comme un amour
sans fond
pour toutes ces vies
ces vies perdues

Ah ! trouvera-t-on
ce quelque chose qui manque
qui manque tant
dans une petite seconde
comme dans les âges perdus ?
.
Satprem
"La clef des contes"
.


dimanche 4 juin 2017

La révélation du silence




Extériorisant le vide interne,
nous le traduisons en vains discours
où nous restons pris 
comme des mouches dans une toile d'araignée.

En dépouillant l'instant 
de toute amarre avec sa propre transcendance
nous démolissons la vie,
même réfugiés dans l'ironie,

mais quand nous réalisons la connaissance de l'âme,
dans le densité de notre chair
s'installe une subtile transparence.

Abandonnant définitivement les mots, 
situés dans la plénitude de l'harmonie,
nous recevons la révélation du silence.
.
Alexandro Jodorowsky
"L'échelle des anges"
.


samedi 3 juin 2017

Semence nouvelle


Nous avons parfois l'impression, dans l'histoire,
que les périodes d'épreuve et de destruction
précèdent la naissance d'un monde nouveau,
mais c'est peut-être une erreur,
peut-être est-ce parce que la semence nouvelle est déjà née
que les forces de subversion (ou de déblayage)
vont s'acharner.
.
Satprem
.


mercredi 31 mai 2017

Nommer l'ombre


"Ce que maintenant nous voyons est une ombre de ce qui doit venir" 
Sri Aurobindo
.
Nous sommes à une époque où beaucoup de philosophes,
 thérapeutes ou petits maîtres de sagesse
 jouent la rengaine « du bonheur à tout prix « ,
le tout relayé par le courant psychologique à la mode
 de la pensée positive « à tous crins », venant d’outre-atlantique.
Cette pensée positive du bonheur à tout prix me semble problématique et douteuse,
surtout quand elle déborde dans le domaine d’une spiritualité tellement bienheureuse
 qu’elle finit par sentir l’âcre parfum de l’eau de rose,
en particulier avec cette « pleine conscience »
 qui est en réalité « pleine à moitié »,
car il lui manque la partie essentielle du chemin de son évolution,
c’est à dire la nécessité pour chacun de traverser d’abord son Ombre.
Cela fait d’abord référence à ma pratique professionnelle en psychothérapie,
il s’agit de faire un long travail sur soi-même pour visiter sa part d’ombre,
afin de récupérer à la lumière de la Conscience,
toutes les zones obscures de l’Inconscient :
d’abord la programmation de l’archaïque cerveau reptilien-limbique,
faisant de chacun d’entre nous, un potentiel redoutable prédateur,
obnubilé par la survie, dans l’urgence, de son petit moi toujours en manque ;
ensuite vient la programmation des traumas et contrariétés infantiles,
– c’est souvent l’essentiel du travail psychothérapeutique -,
mais il faudrait aussi parler des redoutables programmations
 de la naissance et de la vie intra-utérine,
des encombrants bagages légués par les lignées psychogénérationnelles,
et pourquoi pas, comme le préconisent les traditions spirituelles orientales,
ce lourd « karma » hérité de nos vies antérieures ratées.
Le travail sur soi est immense, il n’est jamais terminé,
La Conscience n’en a jamais fini de récupérer ou d’intégrer
 toute cette inconscience humaine rendant son histoire si chaotique.

La Lumière n’en a jamais fini avec l’Ombre, son éternelle compagne de chemin,
et la pleine conscience signifie d’abord conscience de cette dualité Ombre – Lumière,
 qui est la marque obligée de la vie humaine sur cette terre.
Le pire ce sont les petits maîtres de sagesse quand ils professent la méditation
 et son plat bonheur du moment présent.
Bien sûr, il y a cette expérience méditative indéniable,
 procurant même chez le débutant une sorte de paix et de calme intérieur,
mais cela a plutôt à voir avec un état de relaxation physique, émotionnelle et mentale
 qui ne peut être qu’éphémère le temps de la méditation.

Sitôt de retour dans l’environnement coutumier, les tempêtes émotionnelles de l’ego
reprennent le dessus avec d’autant plus de violence
qu’elles ont été réprimées par ces pseudo méditations du bonheur,
c’est ce qu’on appelle aussi le redoutable retour du refoulé.
Pour moi,  la méditation commence donc par la méditation sur son ombre,
c’est à dire avec les états intérieurs problématiques,
avec lesquels il s’agit de s’entraîner, encore et encore, à accueillir, observer,
 accepter avec l’oeil de la Conscience, toutes les sensations, ressentis et pensées délétères.

C’est au contact de l’Ombre intérieure que la Lumière de la Conscience se raffermit
 et prend sa dimension réellement lumineuse,
de sorte que peu à peu Celle-ci intègre et transcende
 la dualité originelle du bien et du mal, de l’ombre et de la lumière
.
Cela veut dire que la pleine conscience n’est ni heureuse, ni malheureuse,
elle est les deux à la fois, dans un espace intérieur qui les transcende,
et qui se traduit le plus souvent par la qualité d’un certain silence,
accompagné d’un regard grave en même temps qu’ amusé et distancié.
Dans la continuité de cette critique du plat bonheur méditatif,
 voulant faire l’économie de l’ombre,
je citerai volontiers Fabrice Midal dans une récente newsletter :
« La spiritualité comme la psychologie apparaissent aujourd’hui comme des méthodes pour ne plus être en rapport à la douleur et regarder les choses de « manière positive ». Elles nous égarent. 
Car, étrangement, si nous lisons un poème de René Char, un livre de Proust ou que nous regardons un tableau de Cézanne, nous sentons qu’il y a un élément de douleur contenu dans ces œuvres. Si nous écoutons un quatuor de Mozart ou une sonate de Schubert, nous avons parfois les larmes aux yeux — mais cela ne nous inquiète nullement et nous éprouvons même cette expérience comme bénéfique.
Pourquoi une telle différence ? L’art est-il plus près ici de la vérité que la psychologie, que la spiritualité et qu’un certain discours social aujourd’hui prédominant ? »
Je renchéris avec lui sur l’exemple d’un certain art, le grand art, le « grand style »,
 comme dirait Nietzsche,
quand l’artiste n’a pas peur d’exprimer l’ombre –
c’est à dire les accents de la souffrance et de la douleur mêlées –
dans une expression artistique quelle qu’elle soit,
 conduisant sur le chemin d’une rédemption possible
 par la beauté et par l’harmonie.

L’oeuvre d’art n’en est alors que plus forte, n’en est que plus intense et plus vraie,
renouant avec la grande tradition grecque de la tragédie,
au plus près de la condition humaine entre chaos et cosmos,
avec ce chemin de la conscience, très étroit, semé d’embûches et d’épreuves.
C’est sans doute en pensant à tout cela que j’ai écrit il y a quelques années
ces poèmes ombreux,
en choisissant la voie de la poésie
comme si celle-ci dans son espace lacunaire,
me paraissait plus pertinente que toute réflexion philosophique ou psychologique.
Ecrire la poésie pour se refuser à la mode prosaïque de l’époque,
user de l’image, de la métaphore, du mystère, de l’approximatif et de l’intuitif,
 pour mieux nommer l’Ombre.

Le peuple de l’Ombre

«Je vous écris d’un pays autrefois clair.
Je vous écrit du pays du manteau et de l’ombre.»
              Henri Michaux
« Le chemin vers la lumière parait sombre…
la vraie clarté semble obscure… »
Lao-tseu   Tao tö King 41
« Celui qui refuse de voir les ombres
ne voit pas non plus la lumière »
Fabrice Midal
1
Là-bas
fin fond de l’espace
planète Terre
du côté des terrains vagues
et des friches en pleurs
du côté des cendres et de la poussière
non loin des déserts de pierres
vit un peuple obscur
tourné vers son ombre
on l’appelle le Peuple de l’Ombre.
2
Là-bas
planète Terre
en un coin reculé du cosmos
vit un peuple étrange
immature
toujours inquiet
toujours vêtu de noir
il aime s’entasser
dans la promiscuité de ses villes
il aime vivre en foule
pour former des cortèges de misère
on l’appelle le Peuple de l’Ombre.
3
On dit que le Peuple de l’Ombre
est né de la nuit primordiale
bien avant toute lumière
on dit aussi que ce peuple a chuté
d’un ancien royaume de lumière
chassé du paradis
par un démiurge malveillant
cette naissance hors de la matrice obscure
lui fait chérir l’opacité des limbes
choisir l’Ombre de l’inconscience.
4
Le Peuple de l’Ombre
est fasciné par le poids de la matière
son regard est tourné vers le bas
est-il riche et dans l’opulence ?
ce peuple aime accumuler les objets
jusqu’à l’asphyxie de ses déchets
est-il pauvre ?
il ne rêve que possessions et richesses
il s’exile toujours plus loin pour courir après des leurres
c’est un peuple jeune
immature
toujours inquiet
son regard est tourné vers le bas.
5
Le Peuple de l’Ombre est tombé
sous le charme trompeur de la matière
sa science dont il si fier
est hypnotisée par cette illusion
il en arrive même à penser que sa conscience
émane des neurones de son cerveau malade
telle une fumée opaque et mensongère.
6
Le Peuple de l’Ombre s’enorgueillit aussi
d’avoir inventé le nombre
il ne cesse de calculer
fébrilement son argent
avide de posséder toujours plus
sa science des chiffres
est le seul moule explicatif
pour comprendre  la magie du réel
et le rendre encore plus ombreux.
7
A l’ombre de ses mégapoles
derrière d’interminables murs
enfermé dans des cachots de pierre et de verre
à l’ombre des tunnels et des débarcadères
le long des routes envahies de parkings
sur des chemins implacables de fer
perdu dans l’enchevêtrement de ses désirs
la confusion de ses attentes
le Peuple de l’Ombre titube dans l’obscurité
de sa tragique histoire.
8
Enfermé dans des boîtes nommées bureaux
il aime traquer fiévreusement son ombre
sur une multitude d’écrans opaques
car le Peuple de l’Ombre aime l’obscurité
de ces lumières factices
où se reflète à l’infini
son ombre vacillante.
9
Le Peuple de l’Ombre
décidément n’aime pas la lumière
il s’enferme toute la journée
dans des salles obscures
où sur de grands écrans géants
il aime voir s’agiter la fureur
de ses accès de violences
hypnotisé par ces images
ces faux semblants mortifères
il vit dans un monde virtuel
où son ombre s’étend
toujours plus obscurément.
10
Le Peuple de l’Ombre ne regarde plus le ciel
depuis longtemps
cerné par de grands murs de pierre
caché derrière la virtualité de tous ses écrans
il s’est voilé la face
il se protège du mystère
de ces espaces infinis qui l’enserrent
il suit son chemin d’obscurité
au plus profond de la vallée.
11
Le Peuple de l’Ombre va mal
il se sent souvent déprimé angoissé
anxieux maniaque hystérique obsédé
alors il consulte une multitude de  “psys”
dont le travail consiste à lui faire visiter
son ombre.
12
Pour transformer l’ombre en lumière
il faudrait juste s’arrêter
rester là immobile
dans le moment présent
accueillir ce qui est là
en toute conscience
mais le Peuple de l’Ombre n’aime pas
cette immobilité qui l’angoisse et l’inquiète
il préfère s’agiter en foule avec fébrilité
dans l’ombre de ses villes.
13
Quand le Peuple de l’Ombre
se sera décidé à mâcher patiemment son ombre
alors peut-être passera-t-il enfin
dans la lumière,
empruntant l’étroit sentier
de la claire conscience
il prendra son envol
dans les hautes sphères.
14
Mais en vérité le Peuple de l’Ombre
n’est pas prêt à changer
il est là de toute éternité
pour permettre à la lumière
de jouer avec son ombre
il est le terreau
sur lequel à certains endroits
s’épanouissent parfois quelques fleurs rares
il fait partie de ce jeu mystérieux
consistant à faire sans cesse émerger de son Ombre
quelques éclats de la Lumière.

dimanche 28 mai 2017

Points de résistance

 
 

 
 
Lire et écrire sont deux points de résistance
à l'absolutisme du monde.
.
Christian Bobin
"Les ruines du ciel"
.

 

samedi 27 mai 2017

Poésie et pouvoir

 
  
Quand le pouvoir pousse l'homme à l'arrogance,
la poésie lui rappelle la richesse de l'existence.
Quand le pouvoir corrompt,
la poésie purifie.
.
.
Si la société évacue la poésie
comme mode d'expression non productif,
c'est peut-être que la poésie est un foyer de contestation,
une incompatibilité fondamentale
avec le système dominant ?
.
Jean Rouaud
.